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sile va être ici vengé: j'en livrerai la tête (de Charlemagne).
Li reis Marsile enqui serat venget: Par sun puing destre en livrerai le _chés_.
(_Ch. de Roland_, st. 196, 20.)
On écrit toujours _chef_, et l'on commence à n'écrire plus que _clé_. On peut encore mettre en vers _chef auguste_; on n'y peut plus mettre _bailli arrogant_, qu'on eût écrit jadis _baillif arrogant_, de _baillivus_.
Le peuple persiste à dire _un habit neu_;--il a fait adopter à la bonne société le _boeu_ gras. Un _boeufe_ et un habit _neufe_ sont aussi barbares qu'un homme _veufe_, la _soife_, les _Juifes_, etc.
Dans _la Chace dou cerf_:
Dois tu crier: Appelle! appelle! Le cuir trousse derriere toi: N'est pas merveille se t'as _soi_.
(Jubinal, _Nouv. recueil_, I, p. 169.)
Tous les anciens manuscrits écrivent _les Juis_; c'est comme le prononçait Regnier, qui fait rimer ce mot à _ennuis_:
... J'aimerois bien mieux, chargé d'âge et d'_ennuis_, Me voir à Rome pauvre, entre les mains des _Juifs_.
(Sat. VIII.)
L'_f_ finale se change, devant une voyelle, en sa douce _v_. _Chef_, _chevet_; _neuf_, _neuve_; _Juif_, _Juive_. C'est pourquoi l'on prononce _neuv hommes_.
G.
On le rencontre aux premières personnes de l'indicatif: _Ving_, _tieng_, etc.:
Contre-val rue de la Harpe _Ving_ en la rue S. Seuering.
(Guillot de Paris, _le Dit des rues_.)
Beau fils, ce _tieng_ a grant savoir Que faciez trestoz son vouloir.
(_Partonopeus_, v. 3913.)
_G_ représente ici le pronom _je_: _Vins-je? tiens-je?_
Mais il est marqué souvent où il n'y a point d'élision, ni de pronom de la première personne: ainsi, à la fin de _saint Sevring_, et d'une foule d'autres mots, _ung_, _loing_, _soing_, _besoing_, _tesmoing_, etc., etc., où l'étymologie ne justifie pas sa présence. C'est un des nombreux abus d'un temps où il n'existait point de code pour la grammaire ni pour l'orthographe.
Il faut observer que le _g_ final parasite ne se rencontre pas dans les manuscrits d'une très-haute antiquité. Il se montre au XIVe siècle, devient plus fréquent au XVe, et le XVIe l'a prodigué; car la pédanterie des consonnes inutiles a été le caractère de cette époque. On croyait, en surchargeant l'écriture, étaler une grande érudition d'étymologies.
Nos pères avaient grand soin d'appuyer fortement les terminaisons de leurs mots. Ils écrivaient _sanc_ par un _c_, et nous disons encore du _sanc_ humain, quoique nous écrivions _sang_ avec un _g_, à cause de _sanguis_. Devant une liquide le _g_ reparaissait: _sanglant_, _sanglot_.
Mais, suivi d'une consonne plus forte que lui, il la laisse prévaloir. Ainsi dans _Magdelaine_ il s'efface devant le _d_.
H.
L'_h_ ne termine aucun mot dans notre langue; mais puisque l'occasion se présente d'en dire quelque chose, nous ne la laisserons pas échapper.
C'était, chez les Grecs, un signe d'aspiration; elle ne paraît pas avoir joué ce rôle chez les Latins, qui l'ont reproduite plutôt comme indication étymologique et par imitation. Les Italiens modernes, après l'avoir employée, l'ont bannie de leur langue.
L'emploi le plus clair de l'_h_ dans notre vieille langue, c'est d'avoir marqué la diérèse. Elle servait à empêcher la fusion de deux voyelles en une diphtongue. Par exemple, _Loherain_; _Loheraine_.
_Loherane_ ont et Ardane escillie.
(_Ogier_, v. 10784.)
Mes sires est li _Loherains_ Garin.
(_Garin_, II, p. 270.)
Prononcez comme _Laurain_, comme dans _Hohenlohe_, l'_au_ si long qu'il compte pour deux syllabes. C'est encore la prononciation actuelle en Lorraine.
Quant à l'_h_ aspirée au commencement des mots, je crois qu'elle était inconnue, au moins pour les mots dérivés du latin. Aujourd'hui même, elle n'y tient qu'un emploi commémoratif: _honnête_, _habile_, _homme_, _honneur_, _humble_, _habitude_, _héritier_, etc., etc., se passeraient parfaitement de l'_h_ initiale; la prononciation n'y perdrait rien. Elle a été transportée chez nous par imitation; et cette imitation aveugle l'a même attachée à des mots où elle est tout à fait intruse: _huile_, d'_oleum_;--_hermite_, d'_eremita_;--_haut_, de _altus_;--_huit_, d'_octo_, etc.
La valeur d'aspiration s'est aussi fixée au hasard. Pourquoi aspire-t-on l'_h_ dans _héros_, et pas dans _héroïque_ ni dans _héroïne_[15]? Pourquoi dans _huit_ et pas dans _dix-huit_? Le _Livre des Rois_ écrit partout _uit_, _dise uit_, comme nous prononçons encore aujourd'hui:
[15] Vaugelas donne pour motif le danger de confondre les _héros_ avec les _zéros_ et les _hérauts d'armes_. Ménage n'approuve que la moitié de cette excuse.
--«_Uit_ ans out Josias quant il cumenchad a regner.» (_Rois_, IV, p. 422.)
--«_Dise uit_ anz out Joachim quant il cumenchad a regner.» (P. 432.)
La _chanson de Roland_ met _oidme_ pour huitième. Benoît de Sainte-More, _uitme_:
En l'_uitme_, si cum nos lisum, Le jor de s'expiation.
(_Chron. des ducs de Normandie_, v. 7022.)
«Dans le huitième jour, comme nous lisons.»
E si cum l'estoire remembre Dreit à l'_uitain_ jor de décembre.
(_Ibid._, v. 4281.)
Tant ont alé qu'a l'_uitme_ nuit Sont en Salence od grand deduit.
(_Partonopeus_, v. 6165.)
Et pres d'_uit_ jor i sejournerent.
(Barbaz., I, p. 102.)
Nous disons _le huit_, _le huitième_; c'est du caprice, et ce caprice est encore bien plus frappant dans le mot _onze_, que nous aspirons, sans même qu'il y ait pour la vue le prétexte de l'_h_. Vers _les onze_ heures, _au onzième_ siècle, se prononcent comme s'il y avait _les Honze heures_, _au Honzième siècle_. Nos pères ne soupçonnaient pas ces étrangetés. Ils figuraient _haut_ avec ou sans _h_; mais s'ils en écrivaient une, ils n'en tenaient pas compte dans le langage, comme le montre ce passage de Benoît de Sainte-More:
Dit li reis: _Queu_ baronie, _Quel_ haute gent de Normandie.
(T. II, p. 143.)
Du temps de François Ier, on n'aspirait pas encore l'_h_ de _haut_; notre prononciation paraît avoir été inconnue à la reine de Navarre:
Et qu'est cecy? Tout soudain en cette heure Daigner tirer mon ame en _telle haultesse_, Qu'elle se sent de mon corps la maistresse!
(_Le Miroir de l'ame pecheresse_, p. 22.)
Oyez qu'il dit: O _invincible haultesse_...
(_Ibid._, p. 68.)
O _admirable hautesse_, Grace nous te rendons.
(_La Nativité de J. C._, p. 166.)
La reine de Navarre, qui s'exprimait ainsi, mourut en 1549. Trente-quatre ans après, c'était déjà une grosse faute de ne point aspirer l'_h_ dans _haut_, _hautesse_. Théodore de Bèze, en 1583, signale «ce vice de prononciation, insupportable aux oreilles délicates (_purgatis auribus_). Cependant, ajoute-t-il, en Bourgogne, en Guyenne, à Bourges, dans le Lyonnais, tout le monde, à peu près, prononce _en ault_, _l'autesse_, _l'aquenée_, _l'azard_, _les ouseaux_.» (_De Ling. fr. rect. pron._, p. 25.) Et il fait suivre sa remarque d'une liste des mots où l'_h_ est aspirée. Cela nous montre avec quelle rapidité les langues se modifient dans les sphères élevées.
Dans des mots d'origine autre que latine, peut-être y avait-il des raisons d'aspirer l'_h_; par exemple, dans _haine_[16], _honte_, etc. Cependant on lit fréquemment, dans le _Livre des Rois_, _jo l'haz_,--je le hais.
[16] Ménage dérive _haïr_ d'_odire_, «vieux mot inusité, pour lequel on a dit _odisse_.» (_Observat._, p. 185.) Cela paraît au moins douteux. L'Académie range _haïr_ parmi les mots qui ne viennent pas du latin (voyez l'art. _H_); elle y joint _hâbler_, _hasard_, _hâter_, _happer_, etc., qui tous aspirent l'_h_ et sont modernes.
K.
Il n'y a rien à dire du _k_ comme finale, puisqu'il ne paraît jamais à la fin d'un mot.
Mais il est fréquent comme initiale, et beaucoup plus fréquent qu'on ne le croirait si l'on s'en fiait au rapport des yeux. En effet, la notation par _ch_ était pour le langage identique à celle du _k_. On employait indistinctement l'une ou l'autre: le même manuscrit écrit _carles_, _kalles_; _karlemaine_, _challemaine_; _charlon_, _carlun_, _kallon_.--C'est ainsi que le nom propre _Callot_ est le même que nous voyons écrit _Charlot_.
Nous prononçons aujourd'hui _chaud_, qui vient de _calidus_; nos pères écrivaient _chalt_, et prononçaient _caud_.
_Chambre_, de _camera_, est aussi souvent écrit _cambre_;--_chanson_, _canson_;--_charn_, _carn_ (_carnem_), aujourd'hui _chair_;--_chaîne_, de _catena_; _chastier_, de _castigare_; _chien_, de _canis_; _chaïr_, de _cadere_; _chaste_, de _castus_; _chanoine_, de _canonicus_; _charbon_, de _carbo_; _chanut_, aujourd'hui _chenu_, de _canutus_; _chape_ ou _cape_, de _caput_; tous ces mots, et une multitude de semblables, se rencontrent figurés par _ch_, _c_ ou _k_, et les trois formes, je le répète, dans le même manuscrit. En rapporter des exemples serait chose infinie; il suffit d'ouvrir la _chanson de Roland_, ou le _Livre des Rois_, ou le premier texte venu du moyen âge. Les plus anciens sont toujours les meilleurs.
La valeur attachée actuellement à cette notation _ch_ est moderne, on peut en être sûr.
Rien ne l'autorise que l'imitation des étrangers, puisque l'étymologie prescrit partout le son rude du _k_.
La Picardie, qui a tant fourni à la langue française et à la littérature du moyen âge, a retenu la prononciation originelle du _ch_. Elle dit un _kien_, la _bouke_, une _mouke_, etc. C'est ce qu'on pourrait appeler les libertés de la langue picarde, aussi compromises, hélas! que celles de l'Église gallicane; ce qui n'empêche pas la Picardie d'avoir aussi de son côté le droit et la raison, si l'usage est contre elle.
Car pourquoi prononcez-vous de même le _coeur_ d'un homme et le _choeur_ d'une église? Comment n'êtes-vous pas _choqués_ de prononcer un _choriste_? d'avoir l'adjectif _charnel_ et le substantif _carnage_, qu'on écrivait _charnage_ autrefois? On emploie aujourd'hui des _charpentiers_; on ne connaissait jadis que des _carpentiers_, comme vous l'atteste le nom propre, témoin irrécusable. Avouez qu'un _char_ fuyant dans la _carri